
En mars 2010, j'ai répondu présent à l'appel de l'association
Voisins d'ailleurs, qui organise des actions pour soutenir
financièrement des causes humanitaires à Madagascar. Avec mes
musiciens, nous avons donc participé à un concert caritatif en
compagnie de Noumène Tobar, Batignoles et des membres de Mon côté
Punk et La Rue Kétanou. Seulement, une idée me parle depuis
longtemps. Je dis souvent oui à ce genre de proposition, mais
pourquoi ne pas pousser le vice jusqu'à aller voir moi-même ce
qu'il se passe sur le terrain... Voir ce que deviennent l'argent,
l'énergie, l'aide des gens...
J'ai donc pris contact avec l'association SPV Felana à Antsirabe,
au centre de Madagascar, dans les Hautes Terres. Luc, le
responsable et Yadz, sa femme, reçoivent l'aide régulière de
bénévoles venant en grande partie de l'hexagone et tentent
d'utiliser les dons de Voisins d'ailleurs, ou d'autres, en
s'occupant des gamins des rues.
Après un long voyage en avion puis en voiture sur la mythique RN7
(seule route réellement praticable de Madagascar), je découvre la
vie à la malgache. Antsirabe, c'est une ville moyenne, capitale du
pousse-pousse où la pauvreté rime avec sourire. Rien d'agressif
ici. Pour le vasaha (étranger blanc que je suis), il est
déconseillé de se promener seul la nuit, mais il m'est agréable de
déambuler dans les rues de terre battue dans la journée. Première
chose frappante : à Madagascar la vie semble s'écouler à un rythme
naturel. En effet, la situation politique du pays est telle que
beaucoup n'ont ni électricité, ni eau à domicile, donc on vit avec
le soleil... Dehors à 6h du matin et à la maison à 17h30... Mais ce
n'est pas pour me déplaire. Tout est dense et vivant.
Mes jours à Antsirabe sont remplis : je visite l'atelier de cirque
que Laurence, la bénévole arrivée il y a deux semaines, a monté
avec les enfants. C'est génial. Ils préparent un spectacle pour les
parents. Ils leur montreront leurs tours pour la fin des vacances
scolaires, alors il ne faut pas chômer. Ça répète plutôt
sérieusement (ça dépend des moments!) mais le spectacle commence à
être rôdé. Clowns, acrobates, danseuses, échassiers, jongleurs,
tout y est... Et les musiques du Cirque du soleil viendront orner
la représentation. Ça s'annonce super.
Luc me fait faire un tour du quartier, des maisons de fortune,
beaucoup de bois et de briques faites main à même le sol. Des rues
rouges, sèches, que les habitants arpentent nus pieds. Je suis
vraiment loin de mon appartement et ça me plaît.
Je rencontre alors Ma, autre bénévole, mais malgache, celui-là. Il
vient d'Antananarive et est arrivé il y a 7 mois au sein de SPV. Il
vit dans la maison des bénévoles et aide beaucoup à toutes les
tâches. Il sera un peu mon guide par ici... Nous parlons beaucoup
musique... Il rappe. En malgache. Alors mon bonhomme, fais-moi
écouter ça! Eh bien, un sens du rythme et du flow inné, et des
paroles profondes qu'il me traduit avec précaution. Je l'enregistre
et en ferai un morceau sans attendre.
D'ailleurs, il me présente les musiciens que je suis venu
rencontrer aussi. Les 5 musiciens du groupe Tr'ombi (mélange entre
les mots taureau et zébu, en malgache) sont des jeunes du quartier
et ont quelques concerts à leur actif. Surtout, ils ont une réelle
passion pour la musique et ont décidé de prêter leurs voix et leur
talent à l'association en organisant des soirées cabaret (l'une
d'elle avait eu lieu le même soir que notre soirée en France). Je
rencontre des gars humbles, gentils et surtout (je m'en aperçois
vite) bourrés de talent. Ils jouent de la batterie instinctivement
avec des brindilles car pas de baguettes dispo, sans sourciller; du
djembé avec un enthousiasme habité, tribal; de la basse et de la
guitare avec un groove qui ferait se répandre les techniciens de
musicologie et le son du valiha (bambou entouré de cordes, telle
une harpe, si ce n'est que les cordes sont des câbles de frein de
vélo) vient donner cette petite touche world et traditionnelle qui
me fait comprendre que je suis au cœur d'une culture
différente, d'une manière d'appréhender la musique plus viscérale,
à bras-le-corps. Ça joue comme ça danse, ça chante comme ça vit. Et
j'ai des frissons en les écoutant jouer. Jusqu'au moment où ils
m'interprètent Origami, une
de mes chansons... Qu'ils ont choisie pour qu'on la joue lors d'une
soirée cabaret organisée ici pour l'asso.
Ils répètent depuis trois semaines des morceaux pour un concert qui
fait écho à ce que nous avons fait en France et je serai un peu
témoin et reporter de cet action-là. Profitant de ce voyage pour
parler aussi d'un engagement.
Que dire si ce n'est que je passe mes matinées à visiter la ville,
ses ateliers d'artisans tisseurs de soie ou polisseurs de cornes de
zébus, et mes après-midis à répéter avec les gars. On organise le
show, on choisit les chansons et leur ordre, même Ma et Yadz vont
participer, naturellement, parce que c'est comme ça. Et Gaby, le
propriétaire du matos qu'on a pour la répétition étant violoniste,
il viendra aussi chanter et jouer avec nous. Les journées sont
intenses, elles passent lentement et trop vite à la fois. La vie
est tellement différente. Mes discussions avec Ma me font me rendre
compte de la rudesse de la vie ici (il a eu la typhoïde, il a
quitté Tana pour travailler dur et finalement rejoindre les rangs
de SPV où il se donne, et où il s'enrichit certainement). Un mec
réservé mais avec le regard humain et sincère. Pas une once de
méchanceté dans les mots de Luc, de Yadz ou de Ma, ils sont
foncièrement bons... J'adore exister à leurs côtés. Et leur contact
est rassurant. Nous sommes d'ailleurs acceptés, comme étant des
parents. C'est la douce impression que j'ai.
Nous enregistrons donc une chanson avec les gars et partons dans un
karaoké/dancing boire du rhum et nous exercer au
coupé-décalé.
Le grand jour arrive!!! Le samedi après-midi, c'est cirque!!!
Il est temps de débarbouiller les enfants, de les habiller et de
les maquiller. De nouveaux arrivants dont Chloé, qui remplace
Laurence dans l'asso, sont venus prêter main forte. Des vêtements
rudimentaires qui feront office d'habits de lumière et des visages
peinturlurés qui rappelleront les maquillages d'artistes. La piste,
c'est un jardin, prêté par la maman d'un enfant du groupe, et le
public est constitué des habitants du quartier, des parents des
enfants.
Je me mets aux platines avec un conducteur pour passer les morceaux
pendant les numéros que Laurence et les enfants ont préparés.
L'expérience est unique, les parents sont étonnés, les enfants
concentrés et assidus, Laurence émue et je ne peux retenir mes
larmes tant la scène est unique... Venir au bout du monde pour voir
des enfants démunis s'éclater et être fiers d'eux... Ce n'est pas
du voyeurisme, c'est une leçon. Ceux-là n'ont qu'un vêtement,
souvent pas de chaussures et n'ont pas de Nintendo DS. Ils jouent
avec des capsules de bouteilles ou des bâtons. Ils n'ont pas cette
arrogance des enfants-rois occidentaux, ils n'ont pas ce cynisme
réaliste que les mômes de France peuvent développer. Ils sont
vrais... Des enfants, comme on les imagine... Pas gâtés, loin du
matériel... C'est une envolée de questionnements qui me frappent
pendant ce spectacle. Des questions qui sont toujours les mêmes.
Pourquoi eux n'ont-ils pas la chance...? Pourquoi eux ne
méritent-ils pas plus...? Pourquoi des gouvernements colonisent,
pillent, fuient, laissant l'humanité vivre dans la poussière...?
Comment l'humanité réussit-elle à s'amuser du rien, s'enrichir du
peu et construire du néant...? Pourquoi je ne fais pas
plus...?
Et bien, je le ferai... C'est décidé...
Je suis arrivé à Madagascar avec des cahiers, des ballons, des
crayons, des cartes, des livres, des fournitures et des shorts pour
l'équipe de foot, que j'ai réunis avec l'aide de "fans" avant de
partir...
Eh bien, je repartirai avec des idées pour envoyer d'avantage...
Répartir tant que faire se peut, la chance que NOUS avons.
À peine remis de ces émotions-là, il nous faut préparer le concert
du soir. Ça se fait "Chez Billy", une pension bien connue du coin
qui accueille les voyageurs pour une somme modique.
Il aime la musique Billy alors on lui en donne. Les gars sont
sérieux aussi et jouent avec envie et passion. On se relaie dans
une ambiance festive pour chanter et la soirée se finit sur un "ce
n'est qu'un au-revoir" à la mode malgache, qui nous est offert par
Billy... Plein d'images, plein de souvenirs me restent en tête,
bien vivants... Antsirabe restera une vraie étape pour moi.
Le lendemain, nous traçons la route vers le sud... Pour explorer un
peu plusMadagascar...
Dur de parler de tourisme dans un pays où le gouvernement n'existe
plus. Où le président a été viré à cause de ses magouilles. Nous
apprenons qu'il détournait de l'argent d'aides de l'ONU ou de
l'Etat allemand. Par exemple, ayant demandé une aide pour repeindre
les taxis (des 4L souvent) pour uniformiser la profession, il a
finalement demandé aux entrepreneurs de peindre eux mêmes les
voitures en beige et a gardé l'aide... Bizarrement...
Alors on croise sur le chemin des feux de protestations, des
incendies multiples, et l'écho difforme de cette corruption résonne
clairement dans les rues.
Je ne comprends pas la nature humaine. Je préfère parler aux
lémuriens et arpenter les roches de l'Isalo, je crois.
Heureusement que des gens comme Luc, Yadz, Alain, Ma, les musiciens
ou Laurence, sont là pour me faire espérer encore un peu.